|
Sa
Mort

L'Égypte
s'est arrêtée de vivre.
Les
hommes ne travaillent plus. Les femmes font entendre leurs
lugubres lamentations. La vallée du Nil est en deuil. Hélas,
le Pharaon Toutankhamon, pourtant tout jeune homme, vient de
mourir. Nous sommes au mois de Janvier de l'an 1343 avant l'ère
chrétienne.
Dans
les familles, les bons repas sont désormais interdits. Les
fêtes et célébrations sont annulées. Dans l'entourage de
Pharaon, les hommes ne se rasent plus. Sous la tente de
purification que l'on appelle "la place pure", ou l'on
procède à l'embaumement, prêtres et officiants, prévenus de
la mort du Roi, s'affairent en attendant l'arrivée de la
dépouille royale.
 
Étant
donné qu'il est mort en pleine jeunesse, son tombeau était
loin d'être prêt. Aussi, convient-il de trouver un
"hypogée" de remplacement. Celui qui est choisi est
modeste. Peut-être qu'il était prévu pour le grand Ay qui
malgré son âge avancé, va succéder au jeune Pharaon étant
donné que Toutankhamon n'a pas d'enfants.
Les
ouvriers du village de la Nécropole ont soixante-dix jours
pour terminer le tombeau du jeune roi.
Le
long travail de momification est maintenant terminé. L'ultime
étape de la préparation du souverain, le bandelettage peut
commencer. Cette cérémonie est assurée par les prêtres
embaumeurs guidés dans leur travail par les textes sacrés.
 
D'abord,
les doigts de Toutankhamon sont protégés par de petits étuis
en or. Des sceaux gravés dans le même métal précieux, sont
placés entre les doigts, puis c'est toute la main qui est
emmaillotée dans des bandelettes.
Le même travail est
effectué avec les pieds.
Pharaon
est chaussé de sandales en or, que des incantations rendent
invulnérables. Le roi pourra ainsi fouler ses ennemis dans
l'au-delà.

Sur
les cuisses, 7 bracelets sont insérés entre les
épaisseurs de bandelettes.
Genoux
et tibias sont protégés par des collerettes en or. Sur le
côté droit de l'abdomen de Pharaon est déposé une dague à
la poignée en or finement ouvragée. L'étui également en
métal précieux est gravé de scènes de chasse. Cette dague
cérémonielle, destinée à rendre le mort invincible face aux
démons de l'autre monde est emmaillotée dans du lin.
Toujours
sur l'abdomen, une magnifique ceinture en or protége une
seconde dague à la poignée terminée par un cristal de roche
chargé de pouvoirs miraculeux. Chaque objet déposé sur le
corps est pris dans une nouvelle couche de bandelettes.
Maintenant,
ce sont trois magnifiques amulettes qui sont déposées
sur l'abdomen. L'une est placée à l'endroit précis ou les
prêtres ont opéré l'incision pour ôter les viscères du
défunt. Une autre est destinée à garantir
l'indestructibilité des bandelettes protégeant la momie.
 
Les
avant-bras sont ornés d'une série de splendides bracelets -sept
sur le bras droit, six sur le gauche- en or, cornaline,
électrum et autres pierres précieuses.
Beaucoup
portent des symboles protecteurs, comme l'oeil sacré et le
scarabée. De nouveau, les bandelettes recouvrent les bras. Le
lin protecteur est aspergé d'onguents et de parfums.
Sur
le torse, les prêtres déposent encore de magnifiques colliers
entremêlés avec des amulettes portant l'image sacrée du
cobra. D'autres ont la forme du pilier djed, emblème d'Osiris,
qui facilite le passage dans l'au-delà.
D'autres
enfin, sont destinés à protéger le mort lors de la
"traversée des marécages", le purgatoire égyptien.

 
Certains
bijoux ont été spécialement confectionnés après le décès
du roi, mais beaucoup ont été portés de son vivant, comme le
vautour en or, cornaline et lapis-lazuli.
Au
total, ce sont 143 objets précieux :
*
doigtiers, sandales, bagues
*
colliers, bracelets, diadèmes
*
dagues, pendentifs, pectoraux, amulettes
Ils
sont le plus souvent en or, que les archéologues découvriront
plus tard en ôtant les bandelettes qui protègent la momie
Toutankhamon.
   
 
La
tête du souverain est l'objet d'attentions particulières.
Comme celui d'un grand prêtre, le crâne est rasé, puis
recouvert d'une calotte représentant les quatre cobras sacrés.
Des petits bijoux portant le symbole d'Aton-évocation de
l'éphémère révolution armanienne- y sont placés.
Un
bandeau en or maintient la calotte, le tout étant recouvert
d'une coiffe en lin bleue surmontée du vautour royale, puis de
la couronne royale en or et cornaline.

Et
voilà, la momie de Toutankhamon est fin prêtre. Il est temps
de mettre en place le masque d'or aux traits réalistes,
l'artiste ayant magnifiquement rendu l'air à la fois pensif et
douloureux du jeune roi emporté prématurément. Ce masque d'or
est l'effigie du souverain ressuscité devenu chair divine.

De
nouveaux colliers de perles sont déposés autour du masque
d'or. Le fouet et la crosse, attributs de Pharaon, sont cousus
dans les bandelettes du linceul. Enfin, de longs rubans d'or,
portant des inscriptions liées à la renaissance, sont
utilisés pour maintenir fermement le linceul. Il est temps de
déposer la momie dans le premier des trois sarcophages.

Sur
chacun, Pharaon présente une expression différente, figurant
les étapes par lesquelles il va devoir passer avant de revivre.
 
Un
matin d'Avril, l'heure des funérailles a enfin sonné.
Chacun
sort de la longue période de deuil pour se préparer aux quatre
jours que va durer le cérémonial. La veille, la momie de
Toutankhamon a été ramenée au palais royal, ou elle repose
sur un magnifique lit ornée de têtes d'animaux fabuleux.
A
Karnak, dans l'immense sanctuaire d'Amon, les grands prêtres
discutent encore pour savoir s'ils vont ou non participer aux
funérailles du dernier proche de l'hérétique Akhenaton, le
pharaon qui a tenté de les évincer en imposant le culte
atonien. Officiellement, le jeune Toutankhamon a bien renié la
religion de son prédécesseur, mais certaines des amulettes qui
protègent son corps, tout comme le trône royal, portent encore
les symboles de l'hérésie honnie.
 
De
son côté, le tout-puissant Horemheb, qui a fait carrière dans
les armes et qui occupe les plus hautes fonctions depuis le
règne d'Aménophis IV-Akhenaton , connaît de semblables
préoccupations. Doit-il suivre l'enterrement, alors que le
grand prêtre Ay, chargé d'accomplir le rituel des
funérailles, est désigné de ce fait comme successeur officiel
du jeune Pharaon ?
Doit-il
apporter sa caution aux derniers héritiers de la réforme
atonienne qui vont participer aux cérémonies ?
Avant
que le soleil n'apparaisse a l'horizon, des servantes ont
cueilli les fleurs destinées à composer bouquets et couronnes
pour les funérailles. Dans les cuisines, on prépare déjà le
banquet qui va suivre la cérémonie. Dans le harem, les
maîtresses royales revêtent de longues tuniques en lin,
qu'elles lacèrent et se souillent de terre et de poussière.
 
Au
palais, restée seule avec la dépouille de son jeune époux,
Ankhsenamon invoque les formules sacrées à travers lesquelles
elle tient la place de la déesse Isis confrontée à la mort de
son époux Osiris.
Au
milieu des pleurs et des lamentations, les prêtres arrivent au
palais. Le convoi funèbre va pouvoir partir. La momie de
Toutankhamon est placé dans un catafalque en forme de barque,
déposé à son tour sur un traîneau tiré par des boeufs. La
procession s'ébranle en direction du temple funéraire,
emmenée par les hauts dignitaires du royaume chaussées de
sandales blanches en signe de deuil. Ce sont eux qui portent le
mobilier funéraire destiné à accompagner Pharaon dans
l'au-delà.
Au
milieu de la procession, la reine est également vêtue d'une
simple tunique blanche.

Arrivée
à l'embarcadère, le catafalque est hissé sur la barque
sacrée qui, à travers les canaux gagnant le Nil et sous la
conduite du grand cérémoniaire, va rejoindre le temple
funéraire. Le convoi emprunte un antique trajet, fixé par des
rites associés aux villes sacrées du Delta : Saïs à l'Ouest,
Bouto au Nord, Mendès à l'Est et Héliopolis au Sud.
La
procession parvient finalement au temple. Confirmé par
Ankhsenamon comme successeur du roi défunt, Ay, revêtu d'une
peau de félin, pratique les rites d'ouverture de la bouche et
des yeux afin de redonner vie à Pharaon. A travers le futur
pharaon, c'est le mort qui s'exprime :
"
On m'a donné ma bouche pour que par elle je puisse parler devant
les Dieux. Ma bouche m'est donné, ma bouche m'est ouverte par
Ptah au moyen du ciseau en fer céleste avec lequel il a ouvert
la bouche des entités divines."
Le
lendemain, au lever du soleil, le convoi s'ébranle de nouveau
en direction de la Vallée des Rois, " La Grande
Prairie", empruntant les vallées encaissées qui s'ouvrent
dans la montagne thébaine. Ce sont les hauts dignitaires qui
tirent désormais le catafalque, toujours escorté par les
pleureuses gémissantes.
 
Parvenue
au petit tombeau, les prêtres dressent la momie à l'entrée du
sépulcre. De nouveau, on procède aux rites de purification et
d'ouverture de la bouche et des yeux. Des chants sont entonnés
pour rassurer le mort.

Ankhsenamon
se mêle aux suppliques quand la momie est déposée dans le
sarcophage en or massif. Un deuxième cercueil en bois recouvert
de feuilles d'or, puis un troisième, également en or, suivent.
L'ensemble
est enfin déposé dans la cuve en quartzite fermée par un
couvercle. Les ouvriers s'affairent au milieu des prières. Les
chapelles funéraires montées autour du cercueil sont scellées
l'une après l'autre.
Un
mur est dressé entre la salle ou Pharaon repose et
l'antichambre de la tombe. Avant de partir, les prêtres,
effacent jusqu'aux traces de leurs pas sur le sol.
La
nuit est maintenant tombée. Sous une vaste tente, le banquet
funéraire commence. Le deuil prend fin au son des harpes et des
flûtes, dans les chants et les danses rituelles.
Invisible,
Toutankhamon participe à la fête, alors qu'il entreprend son
voyage au royaume des Morts.
|